Suite de la présentation que j'ai faite à l'Ircam le 12 février 2010 lors du colloque "Comment analyser l'improvisation". Elle s'intitulait:
Third Stream v. Free Jazz, de Gunther Schuller aux musiques actuelles improvisée en passant par la rencontre de Edgar Varèse avec Charles Mingus.... 

 

George Russel 

 

Un autre musicien dit de Jazz me semble important pour comprendre les nécessités et, en même temps, quelque part, l'absurdité de ces catégories, il s'agit de George Russell. En Effet Russell vient de ce que l'on appelle typiquement la scène Jazz, cependant pour des raisons de santé, et par intérêt personnel, il décide de se livrer à une recherche théorique sur la musique, recherche qui d'ailleurs dans un premier temps est sans rapport direct avec le Jazz. Ainsi en 1953, il publie ses premiers travaux théoriques sur son concept chromatique et lydien d'organisation tonale, ceux-ci représentent une réelle avancée sur les réflexions sur le langage harmonique à la fois pour la composition et l'analyse, dépassant enfin le système majeur-mineur. Evidemment, Schonberg avait, dès 1911, publié son Harmoniliere, mais l'approche modale de Russel marque, après celle de Messiaen un réel tournant dans la maîtrise de l'harmonie contemporaine, débouchant, entre autre, en ce qui concerne le Jazz, vers le concept d'harmolodie développé par Ornette Coleman (qui, selon les dire de François Bayle, était considéré comme un compositeur à part entière par Stockhausen), mais aussi sur des albums tels que Kind of Blue de Miles Davis le tout  anticipé, dès 1947, par la fameuse collaboration Gillepsie-Russell, Cubana be Cubana bop, faisant pendant à la même époque à Birth of the Cool (1948-50), mais nous y reviendrons dans un instant.

Il est à noter, qu'en France, il faut attendre 2007 et  la thèse de Frédéric Saffar,  Jazz et théorisation : la figure centrale de George Russell; sous la direction de Jean-Paul Olive, à Paris 8, pour trouver une traduction française de l'ouvrage de George Russell, The Lydian Chromatic Concept of Tonal Organization. Frédéric Safar nous dit:
"Ce traité se préoccupe des principes organisationnels du jazz, jusque-là plus ou moins implicites, et mêle l'influence de la "modalité harmonique" qui se développe au sein de la tradition savante depuis la fin du XIXè siècle (Debussy, Ravel) à celle de la praxis réelle des jazzmen. L'un de ses apports premiers est la mise en relation d'accords avec certains modes. Mais George Russell va bien plus loin : associant la pensée "modale" au chromatisme hérité de la musique moderne, il permet au jazz d'aborder aux rivages de la "pantonalité", frôlant l'atonalité sans vraiment s'y noyer, ce qui le distingue du courant du free jazz ("La liberté sans logique, c est le chaos", dit-il). Ce traité, bien que pillé dans de nombreux ouvrages, qui n'en comprennent néanmoins pas toujours la dimension révolutionnaire, a peu été étudié, même aux États-Unis. "

Il est à noter que Tore Takemitsu déclara dans un interview au Swing Journal à Tokyo : "C'est un des deux livres les plus splendides sur la musique avec celui de Messiaen : 'Technique de mon langage musical' (1944)" . Bien que je sois considéré comme un compositeur de musique contemporaine, si j'ose, en tant qu'artiste, me catégoriser, j'ai été fortement influencé par le "Lydian concept" qui n'est pas seulement une méthode de musique, mais peut-être pouvons-nous l'appeler une philosophie de la musique, ou encore une poétique."

George Russell a eu pour étudiante Carla Bley, on retrouve chez elle cette interaction entre un langage harmonique complexe et ce que l'on appelle, peut-être à tord, free jazz. A tord, car même Ornette Coleman, bien qu'un de ses disques porte le nom de Free Jazz, rejette l'idée que sa musique soit du Free jazz et met en avant l'importance d'un matériau organisé au préalable. On peut noter au passage, pour rendre peut-être, encore plus ambigüe et à la fois nécessaire la notion de catégorie, l'oeuvre pour ensemble dit free jazz de Penderecki. Actions qui a été enregistré live en 1971 à Donaueschingen est une pièce pensée par Penderecki pour le New Eternal Rhythm Orchestra qu'il dirigeait lui-même. Cet orchestre était co-dirigé par Don Cherry et comprenaient un véritable who's who de la scène Free Jazz européenne, alors émergeante:  Peter Brotzmann, Willem Breuker, Paul Rutherford, Han Bennink, Terje Rypdal, Kenny Wheeler et Tomasz Stanko.

La performance était plutôt réussie, dégageant une impression de liberté structurée, on peut se rendre compte que si les musiciens improvisent, ils vont dans une direction bien définie, un peu comme avec Carla Bley. La différence étant, peut-être là, que Penderecki ajoute un sentiment de structure moins présent dans des compositions dites Jazz.

Ceci nous mène donc à entrer au coeur d'un débat actuel: l'improvisation est-elle forcément liée au Jazz? Ce qui est sûr c'est que dans la pratique, un musicien de Jazz doit nécessairement savoir improviser, alors que jusqu'à encore récemment, l'improvisation était bannie des conservatoires! Pourtant dans le années 60 un certain nombre d'improvisateurs virtuoses ont émergé qui ne connaissait pas le Jazz, on peut penser à Cornelius Cardew ou à Frédéric Rzewski. Rzewski rattache, dans sa culture personnel, la notion d'improvisation à celle de cadence, et à développer une façon d'inclure l'improvisation dans ses pièces qui ne fait pas appel à des connaissances jazziques, cependant il disait encore récemment (le 26 septembre 2009 dans un entretien avec Martin Kaltenecker): "On pense à nouveau à l'improvisation grâce au jazz."

 

© Frédéric Maintenant 2012