suite … entre temps le discours s'est dégradé, on ne parle même plus de civilisation, mais de viande, évoquer les peintures de Bacon serait faire trop d'honneur à la pensée nauséabonde ambiante, pourtant leur effroi me vient à l'esprit, effroi des chairs nues sans vie. Décidément sans s'en douter, certains politiciens s'orientent vers une pensée de la destruction, de la mort sans vie, car la mort peut encore recéler bien des espoirs, non, avec eux, il n'y a plus rien, comme l'exprimait très bien notre grand poète populaire savant Léo Ferré. 

Mais revenons à des sujets plus abstraits, je le conçois, ceux qui me préoccupent souvent… Pourquoi rejeter le Jazz hors de tout concept dit savant, ou encore pourquoi le mot savant fait-il soit peur, soit attire-t-il, comme le mot art souvent galvaudé. J'aime faire aussi de la musique sans penser à l'art, mais penser à l'art contient une démarche, une intentionnalité, un allé vers, vers un inconnu, que les humains ont appelé souvent dieu faute de mieux, un inconnu qui s'est retrouvé cerné par le religieux qui parfois au lieu de lier, enchaîne. Donc des personnes, des musiciens luttent comme ils peuvent, l'un d'eux s'appelle Gunther Schuller, très proche de George Russel dont il a le plus profond respect (voir Hiérarchisation des civilisations??? (2)). Gunther Schuller était donc le sujet de la troisième partie de ma conférence de l'Ircam le 12 février 2010, Third Stream v. Free Jazz, de Gunther Schuller aux musiques actuelles improvisée en passant par la rencontre de Edgar Varèse avec Charles Mingus (colloque "Comment analyser l'improvisation").

 

Gunther Schuller
http://arts.endow.gov/av/video/2008jazzpanel/index.html

C'est le Jazz qui très tôt a attiré le jeune corniste Gunther Schuller qui, à 16 ans, a déjà une place dans l’orchestre symphonique de Cincinnati (1943-1945) puis dans l’orchestre du Metropolitan Opera de New York (1949-1959). Pour lui, la ségrégation musicale n'a pas de sens, et il voit autant de valeurs musicales dans le Jazz que dans la musique classique. Ainsi, en mars 1950, il rejoint le nonnette de Miles Davis pour participer à la troisième et dernière session d'enregistrement de Birth of The Cool. Cette expérience entre autres a amené Gunther Schuller à formuler le concept de Third stream en 1957 lors d'une conférence à la Brandeis University, pour constater alors surtout un état de fait d'ordre à la fois sociologique et musicologique, n'imposant aucun dogme.
Lors du Brandeis Jazz Festival Project de 1957, 3 concerts ont été organisés, le 10, 18 et 20 juin, pour mettre en avant des pièces de 3 compositeurs dits classiques: Gunther Schuller, Harold Shapero et Milton Babbitt et 3 compositeurs dits Jazz: Jimmy Giuffre, George Russell et Charles Mingus. L'ensemble ayant créé ces pièces était dirigé par Gunther Schuller ou George Russell et incluait notamment Bill Evans, Art Farmer, Jimmy Knepper ou Charles Mingus.

La rencontre du Jazz avec la Musique Classique a fait émerger l'idée qu'il y a une 3ème voi(e)x possible déjà sous-jacente, selon Gunther Schuller, dans, d'un côté des oeuvres telles que Contrastes (1938) de Bartok, écrite en pensant à la virtuosité de Benny Goodman ou La Création du Monde (1923) de Darius Milhaud, empreinte de rythmes Jazz et , d'un autre côté, les divers opéras de Scott Joplin dont on ne sait que peu, ou la musique de Duke Elington avec ses multiples recherches intuitives sur le timbre (imitation de train etc...).
Gunther Schuller propose entre autre de réintroduire l'improvisation dans la musique dite "savante" de plus, et il tiendra à le faire remarquer en 1981 dans un article intitulé "What Third Stream is not", l'idée de Third Stream met aussi en avant une pensée esthétique moderniste, c'est à dire qui se veut exploratrice de nouvelles formes de pensée musicale. Pour lui donc il ne s'agit pas d'insérer des cordes dans un ensemble Jazz ou du Ravel dans un morceau de Jazz, mais bien de repenser la musique au-delà de toute naïveté facile justifiée par une volonté de ne pas connaître l'autre forme de musique rejetée car jugée soit trop savante, soit trop populaire.
Au-delà de toute polémique se pose néanmoins la question de l'écriture, comment transmettre clairement les techniques de jeu développées par exemple par John Coltrane et Pharoah Sanders lors de leur duo d'alto en mode multiphonique au début de Léo en 1966 au Japon.

On peut alors penser, à la même époque, aux idées étonnantes de Lachenmann, avec une grosse différence, Lachenmann en a laissé une trace écrite qui d'une certaine façon fait autorité. Cependant, sachant que Lachenmann a lui même était pianiste de Jazz, il est évident qu'il n'a pas cherché à imposer un nouveau mode d'écriture pour avoir une quelconque suprématie, il l'a fait finalement parce que, pour lui, il s'agissait de sa façon d'exprimer sa pensée musicale. Cependant la conséquence en est que certains improvisateurs se réclament de Lachenmann en oubliant les recherches sonores des musiciens de Jazz.

Varèse, quelques années avant lui, a peut-être voulu à la fois rendre hommage au son produit par les Jazzman, tout en continuant ses propres recherches lorsqu'il a décidé de collaborer avec Mingus, en particulier dans la perspective d'obtenir des sons spécifiques pour son futur Poème électronique.

 

© Frédéric Maintenant 2012