Le 25 mars 2006, à l'Opéra Comédie de Montpellier, juste avant la création française de 3 pensées pour Coma de Michaël Levinas, par l'orchestre symphonique du Conservatoire et de l'Université Paul Valéry, sous la direction de Débora Waldman Santisteban, je faisais la présentation suivante (il est possible d'écouter la création en cliquant sur les liens appropriés, plus bas dans le texte):


Michaël Levinas est né en 1949 à Paris. D'origine lituanienne, en dehors de ses parents et de sa soeur Simone, le reste de sa famille a péri dans l'extermination du ghetto de Kovno, ville natale de ses parents. Son père, le philosophe Emmanuel Levinas dont on fête cette année (2006) le centenaire de la naissance, a été l'introducteur, en France, de la phénoménologie.
On ne peut évidemment nier l'influence d'un tel père, mais c'est sa mère, Raïssa Lévinas, qui l'initie à la pratique musicale. Elle abordait en effet la carrière de concertiste lorsque la guerre interrompit ses études pianistiques. On peut d'ailleurs noter l'importance que Michael Levinas a toujours réservé, dans sa carrière musicale, à son rôle d'instrumentiste, se produisant fréquemment au piano en concert, et enregistrant de nombreux disques, dont, en particulier, l'intégrale des sonates de Beethoven.
Au piano, il a notamment été l'élève de Yvonnes Loriot. En composition, son maître fut Messiaen. Il a également été pensionnaire à la villa Medicis à Rome en 1975-76.


En 1973, il fonde avec les compositeurs Tristan Murail et Gérard Grisey l'ensemble l'Itinéraire. Cet ensemble, toujours en activité, regroupe compositeurs, interprètes, mais aussi, dans une certaine mesure, des techniciens du son. Dés sa création, l'ensemble Itinéraire s'est donné pour but de dépasser la stricte partition. La création musicale s'élargit et comprend dés lors : la composition, les techniques instrumentales, ainsi que les possibilités qu'offrent les nouvelles technologies. L'Itinéraire collabore ainsi d'abord avec le GRM et, ensuite, l'Ircam. Il s'est agit finalement d'élargir l'horizon musical que proposait la musique sérielle. Il est aussi à noter que c'est de L'Itinéraire, principalement, qu'a émergé la musique spectrale telle que l'ont développée Grisey et Murail, et que, d'une certaine manière, Hugues Dufourt a contribué à théoriser. Michael Levinas, lui, ne nie pas les apports de la musique spectrale, mais en refuse son systèmatisme de façon à pouvoir préserver une certaine liberté sous-jacente à sa musique.


Pour lui "la notion d'idée musicale" est essentielle: "elle implique un accord entre des éléments insolites et des éléments intelligibles. Cet accord engendre à son tour un tout sensé (ou intelligible). Pouvons-nous ramener ce "faire sens" au seul ordre logique, tel qu'il se manifeste dans le langage ou dans les spéculations mathématiques par exemple? A moins que le "sensé" ne se produise aussi par les accords et désaccords qui s'établissent dans les données sensibles - sons ou couleurs. Certaines combinaisons de couleurs et de sons révèlent un ordre que l'on pourrait qualifier de poétique ou de beau: fécondité et règle mènent vers une cohérence qui aboutit chez le créateur à l'oeuvre." (Levinas, 1993)


Michael Levinas parle aussi de cohérence spectrale lorsqu'il évoque la nécessité d'une classification des instruments de l'orchestre au-delà de leur apparence physique, ceci pour permettre d'explorer, en particulier, une idée chère à Levinas: l'hybridation des différentes familles d'attaque acoustique. Par exemple, Levinas utilise fréquemment la caisse claire comme une sorte de sourdine des instruments à vent, l'action de l'instrumentiste consistant alors autant à émettre un son de son instrument qu'à faire vibrer le timbre de la caisse claire, créant ainsi un son hybride. Michaël Levinas met aussi en avant des techniques issue de l'avant-garde dans la manière de traiter le son, dans l'allégorie du monde animal. La richesse et la diversité de l'oeuvre de Michaël Levinas sont particulièrement apparentes dans des pièces telles que Appels (1974), Ouverture pour une fête étrange (1979), la Conférence des oiseaux (1985) ou encore Par delà (1994) (commande du festival de Donaueschingen, créée par l’Orchestre de la Südwestfunk sous la direction de Michaël Guielen) et son opéra Go-gol (1996) (créé par le festival Musica de Strasbourg, l’Ircam et l’opéra de Montpellier dans une mise en scène de Daniel Mesguich).


Quant à Trois pensées pour Coma, que nous allons entendre dans un instant, il s'agit d'une oeuvre exceptionnelle, à part, dans la mesure où une des contraintes était d'écrire une pièce qui soit jouable par des ensembles non professionnels. Ceci dit, Trois pensées pour Coma figure au catalogue des oeuvres de Michael Levinas sous la simple mention Trois pensées pour Coma (1999) pour ensemble instrumental
Le titre réfère d'une part aux trois mouvements qui constituent l'oeuvre: 1. cris d'oiseaux, 2. choral mécanique et 3. choral pulvérisé-évanoui; et d'autre part à Coma qui est le nom d'une association britannique qui a pour but de promouvoir la musique contemporaine jouable par des amateurs. CoMA veut dire Contemporary Music for Amateur.

La rencontre entre Michael Levinas et des membres de Coma s'est faite en 1998 lorsque Coma se produisait à Paris, à la Cité de la Musique. Très vite l'idée d'une commande s'est mise en place, de plus le festival international de musique de Bath mettant en avant, en 1999, la musique contemporaine française, il a paru opportun que la première mondiale ait lieu dans le cadre de ce prestigieux festival. Ayant moi-même participé activement à la première mondiale, je me réjouis particulièrement d'avoir pu contribuer, cette fois seulement au niveau de l'organisation, à la première française, à Montpellier. Je tiens particulièrement à souligner le rôle du chef d'orchestre Debora Waldman Santisteban, qui a eu Michael Levinas comme professeur d'analyse au CNSM et qui a eu à coeur d'assurer la première française de 3 pensées pour Coma, mais aussi celui de Frédéric Sacard, directeur du théâtre de l'université Paul Valéry qui a permis au projet de se mettre en place, ils sont donc tous les deux moteur essentiel de la création française de Trois pensées pour Coma.
Un dernier point de détails concernant cette oeuvre: son caractère polytemporal (vous en saisirez la portée dans le second mouvement) fait déjà l'objet d'étude de la part de musicologues, notamment John Greschak.

Référence:

Greschak, J. (2003). Polytempo Music: An Annotated Bibliography. ref-web.
Lescourt, M.A. (2006). Emmanuel Levinas (1906-1995): un philosophe du XXe siècle. In Cités 25, 2006, PUF.
Levinas, M. (1994). Transients of attack and hybrid sounds: toward a new mixity. Leonardo Music Journal, Vol.4 (pp. 13-15).
Levinas,  M. (1999). Le frisson de Mallarmé. In Levinas, M. Le Compositeur Trouvère.
Levinas, M. (1993). De l'Idée musicale. in Buci-Glucksmann C. et Levinas M. (ed.). L'Idée musicale, PUV.


Je tiens à remercier Michaël Levinas, Debora Waldman Santisteban et Marie Reverdy pour leur précieuse contribution dans l'écriture de ces notes.

 

© Frédéric Maintenant 2012